17/11/2021

La fiction Andalouse de la merveilleuse entente entre les trois religions

Les islamophiles se plaisent à évoquer un âge d’or emblématique, celui de l’Andalousie, pendant lequel, disent-ils, les trois religions dites monothéistes ou abrahamiques s’entendaient parfaitement…

Cette envolée lyrique dans le but d’exalter la tolérance de l’islam, alors occupant du territoire espagnol, et de marteler que la coexistence est consubstantielle à la religion de Mahomet.

En Andalousie, on aurait donc eu affaire à l’islam ouvert et tolérant, c’est-à-dire l’islam véritable, rien à voir avec celui des islamistes. Par conséquent, l’Andalousie démontre que le multiculturalisme est possible et même souhaitable. Sur ces postulats s’appuie l’idée que l’islam andalou est un modèle, car il serait la révélation d’une symbiose avec ce que les musulmans appellent « les religions du Livre », juifs et chrétiens. A partir de là s’élabore le projet d’une Europe où les cultures occidentales et islamiques sont appelées à coexister dans la paix.

Cet enthousiasme voulant ignorer par idéologie les réalités historiques de l’Espagne islamisée prétendra même que cette mixité culturelle a permis la promotion des pensées culturelles et scientifiques à la base de la civilisation moderne.

A Bruxelles, en 1992, l’avocat juif Samuel Pisar représentatif de nombreux intellectuels européens, s’extasiait publiquement sur les bienfaits de l’islam andalou : « L’édit promulgué à Grenade en 1492 brisa l’exceptionnelle symbiose entre juifs, chrétiens et musulmans dans la péninsule ibérique. L’âge d’or espagnol demeure gravé dans notre mémoire collective. Le pays était un rare foyer de tolérance. Dans les synagogues, les églises et les mosquées, les habitants étaient libres d’adorer Dieu sous toutes ses révélations. Les communautés qui partageaient le patrimoine spirituel d’Abraham engendrèrent ensemble la culture la plus féconde de l’Europe médiévale ».

A l’inverse, depuis quelque temps, des universitaires et des historiens chercheurs ont réuni des éléments mettant en doute cette présentation idyllique. La conquête du pays fut loin d’être pacifique. Comme le dit Joseph Peretz, professeur à l’université de Bordeaux, « Il faut renoncer au mythe de l’Espagne accueillante et tolérante. La prospérité juive, la bonne intelligence des trois cultures qui marquèrent le 10ème siècle ne furent possibles que grâce au laxisme et à la négligence arabe et ne sont donc pas le résultat d’une politique délibérée d’ouverture et de tolérance. C’est de toutes façons une situation précaire qui dépendait de l’arbitraire des souverains musulmans ».

C’est une analyse confirmée par Eliahou Ashtor, professeur d’histoire musulmane à l’université de Jérusalem, pour lequel il est vrai que le califat a atteint l’apogée de la civilisation arabe en Europe. C’est le fait des califes de Cordoue qui ont exploité les compétences des juifs et des chrétiens en attirant les savants, les artistes et les poètes. Ils ont dû leur manifester une relative tolérance, souvent violemment remise en cause par leurs sujets révoltés par cette attitude de rupture avec les injonctions coraniques envers les infidèles. Ce sentiment religieux reprit le dessus sur la facilité de la vie et se radicalisa lorsqu’arrivèrent les Almohades et les Almohavides qui mirent fin à ce prétendu siècle d’or. Sentant s’accentuer la pression des chrétiens du nord pour reconquérir El Andalous, les musulmans avaient fait appel à ces fanatiques présents en Afrique du Nord. Leur arrivée s’accompagna d’émeutes anti-juives, et ils décidèrent d’obliger les dhimmis à se convertir sous peine de mort.

Les rois chrétiens, comme Alphonse X le Sage, accueillirent à bras ouverts les juifs chassés d’El Andalous, et ce, au moins jusqu’à  l’édit d’expulsion de 1492. Dans l’ancien quartier juif de Cordoue s’élève une statue de Maïmonide comme symbole de la tolérance islamique, alors que le philosophe juif fut contraint de se convertir à l’islam pour survivre, et obligé de s’exiler pour pratiquer la religion de ses pères.

Joseph Peretz précise : « Dans l’Al Andalous, Juifs et chrétiens étaient soumis à des lourdes taxes et à des discriminations civiles et juridiques. Les juifs qui occupaient de hautes fonctions bien rémunérées étaient soumis à la vindicte populaire, car il n’était pas tolérable que des non musulmans aient une situation supérieure à des musulmans, selon les lois de la dhimma.

Selon une directrice de recherche au CNRS, c’est seulement au 19ème s. que les Européens furent fascinés par la mythique Andalousie. Or on ne peut considérer la Cordoue du 10ème s. comme l’exemple de l’islam médiéval. A cette époque, les dhimmis représentent 60% de la population d’El Andalous. Mais ils ne sont plus que 20% à la fin du 10ème s.  Rares furent les périodes de paix sociale dans cette société multiculturelle hétérogène.  Les juristes musulmans d’obédience malikite imposèrent une législation très contraignante. La califat a eu ses moments de splendeur et a suscité un essor contrasté durant un siècle. Pierre Guichard, professeur d’histoire médiévale à l’université de Lyon, écrit : « Le califat de Cordoue, considéré comme l’exemple idéal de coexistence pacifique entre différentes cultures et religions, fut mythifié à l’excès ».

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Abbé Alain René Arbez, prêtre catholique, commission judéo-catholique de la conférence des évêques suisses et de la fédération suisse des communautés israélites, pour Dreuz.info.

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