22/02/2021

Accords de paix entre Israël et le Maroc : la sagesse d’un roi

 

Chaque année, près de 50,000 Israéliens visitent le Maroc

La plupart sont d’origine française, nostalgiques d’une époque où, selon leurs parents et grands-parents, il faisait bon vivre sous le soleil du Maghreb et la protection des souverains successifs de la dynastie dont est issu l’actuel roi Mohammad VI.

Même si la communauté juive du Maroc est désormais réduite à moins de 3000 personnes, celle-ci n’a cessé d’entretenir d’excellentes relations avec les autorités du Royaume. Comme preuve, chaque année, de nombreux rabbins et chefs de communautés juives à travers le monde sont invités à la célébration du trône, le 20 juillet.

Selon le New York Times la relation israélo-marocaine trouverait son origine dans le grand nombre de juifs vivant au Maroc avant 1948. Suite à la création de l’Etat d’Israël, cette migration est devenue l’une des plus importantes composantes de la population israélienne. Près d’un million de personnes, que le roi considérerait comme autant de lointains sympathisants.

Contrairement à l’Algérie et à la Tunisie, dont les gouvernements successifs n’ont jamais envisagé d’ouverture vers des négociations menant à la reconnaissance de l’état hébreu, le Maroc, sous l’égide de ses souverains, est le seul pays arabe dont la constitution reconnaît formellement le judaïsme comme référent identitaire, aux côtés des musulmans et des chrétiens. Pour beaucoup de Marocains, Hassan II comme Mohammad VI, sont les « commandeurs des croyants », descendants directs du prophète de l’Islam, avant d’être des rois. La royauté, au Maroc, étant de nature divine, leur autorité est donc suprême, reconnue et acceptée. Le peuple marocain, dans son ensemble, vénère son dirigeant.

Cet ensemble de faits, très éloignés de l’esprit révolutionnaire marxiste à tendance islamiste de l’Algérie et de la tradition purement antisioniste des dirigeants tunisiens, a conduit le Maroc à adopter une attitude modérée à l’égard d’Israël depuis pratiquement sa renaissance. « Israël a toujours rendu d’énormes services au royaume marocain, et le Maroc a également été présent quand Israël le demandait », affirme Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (CERMAM) à Genève.

Officiellement, le Maroc était en guerre avec Israël depuis sa renaissance, en 1948. Cependant, il a été découvert que le roi Hassan II, sympathisant pragmatique, avait invité des agents du Mossad et du Shin Bet lors de la conférence de la Ligue Arabe de 1965 à Casablanca, ce qui aurait permis à Israël de mesurer l’ampleur du danger représenté par les préparations guerrières de l’Egypte, de la Jordanie et de la Syrie. Avant la guerre de 1967, dite « guerre des six jours » dont l’issue a été la débâcle totale des armées arabes, Hassan II aurait également développé une relation de réciprocité avec les services de renseignements israéliens.

En 1975, la revendication du Sahara occidental par le Front Polisario, une entité marxiste soutenue par l’Algérie et l’URSS, a incité le Maroc à rechercher des aides secrètes auprès de l’armée israélienne. Celle-ci aurait contribué à réorganiser les Forces Armées marocaines et à construire le mur du Sahara occidental, ce que ni Israël ni le Maroc ne reconnaissent aujourd’hui officiellement.

Au cours des années 80, Hassan II a tenté de sortir de l’impasse dans laquelle se trouvait la reconnaissance du droit à l’existence d’Israël par son pays en rencontrant Shimon Peres, alors Premier Ministre, puis en appuyant l’entrevue à Paris de Tsipi Livni et de son ministre des affaires d’étrangères, Mohammad Benaïssa. Cet entretien devait conduire à l’ouverture de bureaux de liaison, sortes d’ambassades discrètes, le 4 juillet 1994, à Rabat et Tel-Aviv. Comme feu Hassan II, Mohammed VI a longtemps maintenu une approche pragmatique, loin d’un conflit qui n’implique son pays qu’indirectement. Son conseiller, André Azoulay, est un juif marocain, spécialiste en économie et finances, qui a facilité la croissance du Maroc en termes économiques et politiques.

Récemment, en raison de la menace iranienne croissante ressentie par les deux camps, le Maroc et Israël ont cherché à resserrer leurs liens secrets dans l’espoir de pouvoir les rendre publics. Les deux pays ont participé en février 2019 à la conférence de Varsovie sur la question des menaces terroristes soutenues par un Iran expansionniste. Cette participation à la conférence a été suivie de protestations de faible ampleur orchestrée par les Frères Musulmans. En janvier 2020, le Maroc a reçu trois drones israéliens dans le cadre d’un marché d’armes de 48 millions de dollars.

Dès lors, nul ne s’étonnera qu’après les Emirats Arabes Unis, Bahreïn et le Soudan, le Maroc soit devenu le quatrième pays arabo-musulman à annoncer une normalisation de ses relations avec Israël sous l’impulsion du gouvernement américain, avec à la clé un vol direct Tel-Aviv-Rabat. Le 10 décembre 2020, le Président Donald Trump a enfin annoncé qu’Israël et le Maroc avaient convenu d’établir des relations diplomatiques complètes, tout en informant également que les États-Unis reconnaissaient la revendication du Maroc sur le Sahara occidental.

Le premier vol commercial direct entre Israël et le Maroc s’est enfin envolé le 22 décembre avec à son bord Jared Kushner et un conseiller du Premier Ministre israélien Benjamin Netanyahu, prouvant que le processus de normalisation entre les deux pays était vraiment lancé. « Au cours des 75 dernières années, les Juifs et les Musulmans ont été séparés, ce qui n’est pas naturel car ils ont vécu ensemble pendant de siècles dans cette région… Ce que nous observons aujourd’hui est un retour à cette norme » a déclaré le gendre du Président Trump depuis le tarmac de l’aéroport Ben Gourion, qui dessert Tel-Aviv et la capitale de l’état hébreu, Jérusalem.

Pour le roi Mohammad VI, il ne s’agissait pas seulement d’officialiser une relation secrète dont l’existence, favorable à l’économie et à la sécurité des deux pays, pourra désormais aboutir à une coopération approfondie, notamment face à la menace hégémonique iranienne. Outre l’apaisement auquel le roi a toujours été favorable, il a obtenu la reconnaissance de la souveraineté de son pays sur une entité conflictuelle que lui disputent depuis des décennies les indépendantistes du Front Polisario. Cette reconnaissance américaine – que la nouvelle administration américaine ne semble pas envisager d’annuler – dans la lignée de la doctrine diplomatique du Président Trump visant à réduire les conflits, a eu pour conséquence immédiate l’annonce de l’ouverture de consulats à Dakhla, grand port de pêche du Sahara Occidental, par le Congo, Bahreïn et Haïti. « Cette ouverture incarne une logique de solidarité et de défense de l’intégralité territoriale marocaine » s’est félicité Nasser Bourita, le chef de la diplomatie du royaume. Au-delà de cette reconnaissance, se dessine un plan d’autonomie du Sahara Occidental sous souveraineté marocaine qui a été applaudi par le Président américain. « La proposition sérieuse, crédible et réaliste du Maroc sur le plan d’autonomie est la seule base pour une solution juste et pérenne afin d’assurer la paix et la prospérité » a-t-il écrit sur Twitter.

Avec l’aide américaine, ce plan prévoit une relance économique qui devrait, à terme, renforcer les relations entre Marocains et Sahraouies.

Pour en revenir à la normalisation entre Israël et le Maroc, « il ne s’agit pas d’une reconnaissance d’Israël » a souligné un haut responsable diplomatique marocain, rappelant que « le Maroc a reconnu Israël en 1994 » et que « il y a eu une présence diplomatique pendant huit ans entre Rabat et Tel-Aviv » jusqu’à sa fermeture au début de l’intifada en 2000. Pour Bruce Maddy-Weitzman, spécialiste des relations israélo-marocaines à l’université de Tel-Aviv, cette décision du Président Trump est un cadeau : « Du point de vue des Marocains, il s’agit d’un cadeau d’une administration sur le départ et d’un cadeau de surcroît central à l’identité nationale du Maroc et à sa priorité en termes de politique étrangère depuis le début des années 70 : le Sahara occidental ».

Le pragmatisme pacifique et constructif du Roi Mohammad VI, dont le courage vient de s’exprimer une fois de plus par l’acceptation de cet accord exemplaire ne suscite cependant pas que des réactions positives. Le Front Polisario a évidemment protesté, suivi par la Russie. « Ce que les Américains ont fait ici, c’est une décision unilatérale qui sort du cadre du droit international » a déclaré le vice-ministre russe des Affaires étrangères Mikhaïl Bogdanov via les agences de presse Ria Novosti et Tass. L’ONU s’est également insurgée par la voix de son secrétaire général Antonio Guterres. Celui-si a fait savoir que « la solution a (la question du Sahara Occidental) peut toujours être trouvée sur la base des résolutions du Conseil de Sécurité ». Le Premier Ministre algérien a quant à lui déclaré : « Il y a des manœuvres étrangères qui visent à déstabiliser l’Algérie. Il y a maintenant une volonté de l’entité sioniste de se rapprocher de nos frontières ». Selon nombre de commentateurs, le Pésident Trump aurait « sorti son carnet de chèques et profité de la vénalité de pays arabes ».

Ces réactions négatives seraient, selon le philosophe, journaliste et historien français Yves Mamou, le signe que la doxa diplomatique issue de la guerre froide et de la décolonisation navigue par entêtement sur un océan d’idées dépassées et inapplicables donnant la priorité à des peuples inventés de toutes pièces par idéologie gauchiste. Mamou remarque que le quotidien de gauche, le Monde, parle de cette avancée pacifique comme s’il s’agissait d’un « deal de cocaïne » et évoque « l’activisme de Trump » en soulignant que le Maroc avait « basculé ».

L’expert en sciences politiques Alexandre Greenberg affirme quant à lui : « Il n’existe pas de peuple sahraoui comme il existe un peuple français, américain ou marocain. La seule institution qui affirme représenter le peuple sahraoui est le Front Polisario, une guérilla marxiste armée par l’Algérie »

Mais, à travers ces accords en série issus de la doctrine Trump, qui redessinent la carte d’un monde arabe davantage unis face aux menaces Iraniennes et aux ambitions de la Turquie, c’est un mythe moderne qui vole en éclats. Celui du « droit international » représenté par la fausse toute-puissance des Nations Unies. Pour le roi Mohammad VI, comme pour le gouvernement israélien, peu importent les résolutions inapplicables du « machin » comme l’appelait le Général de Gaulle.

Dès lors que les Etats-Unis reconnaissent la capitale d’un pays ou l’appartenance d’une région à une autre, le reste de la planète se retrouve face à un fait-accompli qu’il sera difficile de remettre en question.

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Pierre Rehov pour Dreuz.info.

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